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Concours de nouvelles du lycée L'Oiselet Edition 2018-2019

Concours de nouvelles du lycée L’Oiselet

Édition 2018-2019

Lettres à l'Oiselet

Apprentis écrivains Lecteurs passionnés Rêveurs débordant d’imagination Tous à vos plumes !

Programme indicatif du séjour à Toulouse :

À partir des images proposées autour du thème du rêve, de l’illusion et de la réalité, vous pouvez écrire le récit de votre choix en laissant libre cours à votre imagination. L’image peut être un décor de votre histoire, le tableau peut faire partie de votre histoire en tant que tel ou vous pouvez donner vie à un ou plusieurs personnages représentés en utilisant le point de vue de votre choix. Tous les genres sont acceptés : réalisme, fantastique, science-fiction etc.

Chaque nouvelle doit comprendre entre trois et six pages tapées au traitement de texte (police 12 ; interligne simple), auxquelles sera jointe l’image que vous avez sélectionnée. Elle devra être rendue avant le lundi 11 février 2019 à 12h dans le casier de Mme ZIERCHER.

Un jury composé d’élèves, de professeurs, de membres de l’administration lira vos productions et choisira les trois meilleures qui seront récompensées et publiées sur le site du lycée. Pour tout renseignement complémentaire, joindre Mme Ziercher.

Un diaporama des images proposées :

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PALMARES DU CONCOURS DE NOUVELLES DU LYCEE L'OISELET édition 2017-2018

Palmarès

Concours de nouvelles

PALMARES DU CONCOURS DE NOUVELLES DU LYCEE L'OISELETédition 2017-2018

Concours qui a bénéficié de l'aide financière de la Région Auvergne-Rhône-Alpes (dans le cadre des projets découverte région)Cette année, quatre classes de Seconde (2nde 1, 2nde 3, 2nde 6 et 2nde8) ont participé au concours de nouvelles du lycée, centré pour cette édition sur le thème de l'altérité. Grâce à une subvention de la région et à une participation financière de l'établissement, deux classes ont participé à une visite au Musée de Grenoble en lien avec le projet et une classe a bénéficié d'ateliers d'écriture avec l'écrivain régional, Carole Fives, auteur reconnu de nouvelles. Ces activités ont permis aux élèves concernés d'aborder la phase créatrice du concours avec enthousiasme. Ils ont été guidés et aidés par leurs professeurs de français et d'histoire-géographie dans le cadre de l'AP, en lien avec les compétences transversales travaillées en classe de Seconde. Des élèves volontaires, issus d'autres classes de Seconde ou de classes de Première, ont également participé à ce concours en toute autonomie.Au moins de mars, c'est donc pas moins de 150 nouvelles qui ont été proposées par les participants au concours. Sur ces 150 nouvelles, 8 ont été sélectionnées et proposées à un jury composé d'élèves, de professeurs de toutes disciplines et de membres du personnel de direction.A l'issue de 2 heures de délibérations acharnées et de plusieurs tours de scrutin, trois nouvelles ont été choisies pour être primées:L'espreuve d'Agathe (2nde) - texte DUn ami différent de Loïc (2nde) - texte EFéminin au masculin de Jeanne (1ère) - texte COnt été particulièrement appréciées également:Whole lotta love de Fanny (2nde) - texte BLa nouvelle génération de Marie (2nde) - texte HMerci à tous les participants au concours et rendez-vous l'année prochaine pour une nouvelle édition!

L'espreuves D’en bas, la montagne était sans limites, une masse uniforme qui s’étendait à perte de vue, les creux et les bosses offraient des formes taillées à la serpe, des pierres étaient tombées, l’ensemble était presque harmonieux, comme seule la nature peut l’être.  Une fourmi levait sa tête ridicule vers les sommets inaccessibles, comme prête à entreprendre l’ascension de sa vie, de sa mort, qui sait ? Sur ses petites jambes, elle sembla chanceler jusqu’à la première marche, se hissa avec difficulté sur le premier replat, et parut épuisée après ce simple effort. Puis elle reprit doucement ses esprits, fronça ses sourcils et s’assit, sans comprendre ce qu’elle faisait. Une force impérieuse la poussait à gravir cet amas rocheux qui de tout temps, l’avait toujours effrayée. Son esprit voyait, au fil des avancées, la montagne devenir son ennemi. Cette masse neutre et seulement présente sur le chemin de cette pauvre âme égarée, prenait les allures de monstre, d’autre inconnu et effrayant, prêt à attaquer. Et après tout, pourquoi pas ? Les ombres accrues à chaque instant par le soleil couchant figuraient des créatures aux dents tranchantes, des animaux préhistoriques aux griffes acérées, des extraterrestres vindicatifs sortis de l’imaginaire torturé de ce crâne épuisé par les efforts fournis. Il s’arrêta là, effrayé par le reste à grimper, par ce soleil qui le narguait par-dessus son ennemi imperturbable.  Malgré son appréhension, ses mains attrapèrent un rocher plus haut où il se hissa à la force de ses bras, et il continua ainsi, se trainant et suant sur la pierre qui jamais ne bougeait, immuable. Il craignait à chaque instant que la roche ne s’effrite sous ses doigts où que sa fatigue l’emporte dans une chute mortelle lorsque ses bras tremblants le lâcheraient ou que ses doigts meurtris ne supporteraient plus de le porter. Et pourtant, il serrait les dents et s’accrochait avec toujours plus de force, peu importe que des coupures apparaissent sur ses doigts, que ses muscles lui fassent endurer mille tortures, seul lui importait d’atteindre ce sommet. Ses efforts seraient couronnés, il n’abandonnerait pas ! Il s’offrait parfois de courtes pauses sur des replats, regardant en haut, et n’osant pas tourner les yeux vers le bas, comme si un vertige était prêt à le saisir. Dans ces moments-là, il se voyait atteindre le sommet comme dans un instant de grâce, il voyait presque une foule l’acclamer, la gloire l’attendre… Puis il reprenait ses esprits et son escalade. Il suait sang et eau sur les pierres séculaires et se tractait, cahin-caha, jusqu’à ce que, miracle des miracles, un sentier apparaisse entre les pointes qui lui avaient écorché les bras, les jambes et les mains. Il le suivit, essoufflé, et se rendit compte tout à coup que la nuit était tombée. La remarquant soudain, il la sentit s’abattre sur ses épaules et ses jambes ne purent plus le porter, le forçant à s’affaisser sous son poids jusqu’à s’asseoir sur le chemin rocailleux. L a nuit était chaude, l’air moite collait à sa peau luisante de sueur sous le clair de la pleine lune, il enleva le T-shirt qui recouvrait son torse jusque là et il s’allongea dans la poussière. Bien qu’il fut épuisé et qu’il ferma les yeux, le sommeil ne lui venait pas, il n’y avait pas de doux ralentissement de la pensée, pas d’anesthésie de sa peau à vif et de ses muscles tendus, juste la conscience. La conscience de son propre corps, qui lui devenait étranger peu à peu, qui lui faisait entendre des bruits qu’il n’avait jamais entendus  jusque là, le battement sourd de son cœur dans sa poitrine, les bruits du sang courant dans ses veines et ses artères, le bruit chuintant de sa respiration qui entrait et sortait de ses poumons, la glotte qui fermait tantôt l’œsophage, tantôt la trachée, selon qu’il inspirait ou expirait l’air ou s’il avalait sa salive, avec un petit son humide de bouteille que l’on bouche ou que l’on débouche. Liquide on ne peut plus bruyant, la salive provoquait un raz-de-marée dans sa bouche, baignant ses dents dans un liquide douceâtre qui l’écœura, jamais il n’avait sentit son propre goût et il comprenait maintenant pourquoi personne ne cherchait à le ressentir, c’était abject, et ce bruit lorsque le liquide passait la gorge… Une abomination ! Il avait l’impression de devenir fou, ses sens étaient portés à leurs extrêmes, il sentait le tissu de son jean qui frottait contre sa peau, avec une telle intensité que ça en devenait désagréable, il sentait même la légère humidité de ses pieds dans leur botte de cuir, la rigidité de ce cuir qui ne laissait entrer ni chaleur ni fraicheur, et qui en laissait sortir encore moins. Les pores de sa peau étaient bouchés par la crasse et la poussière, il se sentit un instant suffoquer… puis plus rien. Tout s’était arrêté, aussi brutalement que le début avait été insidieux. Il secoua la tête et ouvrit les yeux, ayant conscience de n’avoir pas dormi et remarqua que le soleil s’était levé depuis un moment. Il reprit donc son ascension, avançant toujours plus loin, et se rapprochant de plus en plus du sommet, de son objectif. Au loin, on voyait décliner le soleil, à tout moment, les rocheuses auraient été prêtes à l’avaler, mais il dardait inlassablement son dernier rayon entre ces roches millénaires. Les montagnes se teintaient d’ocre et de pourpre, l’immensité calme et tranquille de la nature montrait à cet instant l’insignifiance de l’Homme, il n’avait pas sa place ici. Les crêtes dentelées affleuraient de toutes parts, comme des couteaux tranchants, ils découpaient des ombres sur les falaises, et parfois un souffle de vent faisait rouler une pierre qui s’était détachée du flanc déchiqueté. Dans un creux, des vautours avaient fait leur nid l’année précédente, qu’ils n’allaient sans doute pas tarder à venir occuper à nouveau. En contrebas, sur un chemin étroit et rocailleux, étaient tombées deux plumes assez vieilles, et dans un état assez pitoyable, mais si elles étaient quelque peu dénudées elles étaient longues et encore assez droites.             Soudain, on entendit au loin les échos de gravillons qui roulaient en bas de la falaise, jusqu’à ce que le bruit s’éteigne, c’était les sons de pas humain. Ou du moins ce que l’imaginaire de cet humain voulait entendre. Il s’avançait sur le chemin en terre, l’air hagard, l’échine courbée, il semblait triste et fatigué. Son visage aux traits tirés avait le teint gris de la poussière, essoufflé, il s’arrêta quelques pas en dessous du creux qui cachait le nid de vautour, les yeux fixés sur les plumes noires, que la lumière chaude du crépuscule illuminait. Ses pieds étaient chaussés de vieilles bottes en cuir usé qui avait dû être blanc, il portait pour seul vêtement un pantalon en jean déchiré qui lui arrivait au-dessus des genoux, tenu par une ficelle au niveau de sa taille. Il avait un corps mince, des cheveux gras et noirs qu’il portait long tombaient sur ses épaules étroites et osseuses. Son torse aux côtes saillantes était brûlé par le soleil, il avait des jambes maigres aux poils rares et hirsutes et des mains calleuses qui témoignaient d’une vie au grand air.             Il releva la tête, exposant ses profonds yeux noirs d’une infinie tristesse au soleil brûlant et pris une grande inspiration. Peut-être s’imaginait-il que l’air était pur… Devant ce soleil qu’il connaissait depuis tout jeune, il se surprit à se demander à quoi il servait sur cette Terre. Qu’apportait-il ? A qui ? Ces questions tourbillonnaient dans sa tête, et il avait honte de se rendre compte qu’il ne savait pas y répondre. C’était comme si son esprit refusait de lui débloquer ces informations. Hormis l’instant présent, il n’avait accès à aucun de ses souvenirs sur les événements passés. Au fond, ça ne le gênait même pas, peut-être savait-il que ce n’était qu’un moment passager ?             Devant lui, un escarpement formait un éperon rocheux. Posant à nouveau ses yeux obsidienne sur les plumes de la même couleur, il s’en saisit et s’assit sur le rebord, faisant tourner légèrement leurs tiges entre ses doigts sans s’en rendre compte. Promenant son regard sur le paysage montagneux et escarpé, il se dit que c’était aussi désert que sa mémoire. Il chercha pourquoi il était seul, et il se demanda : « Ai-je été aussi peu entouré tout au long de ma vie ? ». Sa mémoire butait sur les souvenirs récents, il n’avait accès qu’à sa petite enfance, mais il décida que c’était suffisant pour définir son caractère. Peut-être pourrait-il ainsi comprendre comment il en était arrivé là. Mais il avait beau chercher, creuser, plus il s’approchait de ses souvenirs plus ils lui échappaient. Ils semblaient jouer avec lui, avec ses nerfs. Puis finalement il abandonna, ça ne lui apportait rien. C’était comme si tout était crypté et était devenu incompréhensible pour le détenteur même des connexions. Ses yeux étaient perdus dans le vide qui s’ouvrait sous ses pieds. Plus le temps passait et plus sa mémoire se vidait, comme si après avoir fait défiler sa vie devant lui, tout s’effaçait. Soudain, quelque chose se débloqua et il vit devant lui un jeune garçon, habillé d’une tunique et d’un pantalon en cuir, il courait en riant entre des maisons tendues de cuir elles aussi, qui avaient la forme d’un cône inversé. Il se reconnut  lui, enfant, et alors qu’il voulait en voir plus, les bords du souvenir commencèrent à devenir flous et l’image s’estompa. Elle fut remplacée par un ancien rituel, qu’il voyait faire d’un point de vue plutôt bas, par un homme qui portait un masque et une belle tenue de cérémonie avec des pompons et des franges colorés. Cet homme agitait au-dessus de sa tête deux plumes noires et criait en tapant des pieds « Gitche Manito !». La vision s’effaça à nouveau mais le nom résonna encore dans sa tête et il s’en souvint : C’était le nom du dieu créateur, le Grand Manitou ! Lorsqu’il rouvrit les yeux, il se rappelait des cérémonies de son enfance. Entre ses mains, les plumes tournaient toujours, inutiles. Alors il se leva, et comme il l’avait vu faire dans son souvenir, il amena les plumes noires au-dessus de sa tête et se mit à taper des pieds, face au crépuscule, en psalmodiant le nom du Dieu créateur. Sans qu’il comprenne comment c’était possible, il se sentit plus léger, plus libre, la sueur et la crasse qui recouvrait sa peau comme une couche de vêtements semblait moins lourde, moins nauséabonde. Même ses vêtements avaient moins de poids. Le soleil face à lui illuminait son visage, lui rappelant la brûlure douce provoquée par celui-ci tout au long de sa vie. Et comme un oiseau, les plumes commencèrent à lui décoller les pieds du sol, à attirer son âme vers ce soleil qui avait dominé toute sa vie. Il s'élançait à sa rencontre, comme à celle d'un vieil ami que l'on retrouvait, enfin.

Un Ami Différent Ce matin-là, Lucie, 15 ans, semblait sereine. Ou presque... En fait pas du tout. En ce premier septembre, elle avait la boule au ventre et n'avait pas d'appétit. C'était le jour de la rentrée des classes et elle allait bientôt arriver dans la cour des "grands". Elle cherchait à s'imaginer à quoi pouvait ressembler le lycée mais elle n'avait pas d'idée vraiment précise. Elle se remémorait les dires de son grand-frère Baptiste sur le sujet lorsque sa mère la tira brusquement de sa rêverie : « Dépêche-toi ma chérie ! Tu vas être en retard le premier jour ! - Oui, Maman ! Mais au cas où tu ne serais pas au courant, on habite à cent mètres du lycée ! lui rétorqua-t-elle. - Ok, tu marques un point. Est-ce que tu sais où est ton incapable de frère ? Ce n'est pas dans son habitude de se lever si tôt. - Je pense qu'il est déjà allé rejoindre ses copains. - D'accord, je te remercie. Au revoir ma puce ! - Au revoir ! ». Lucie regarda l'heure et elle entreprit de descendre rapidement les escaliers de la maison. Elle s'engagea dans la rue qui la séparait du lycée. Sa boule au ventre, qui avait disparu, revint soudainement. Elle traversa la place du marché puis le parc et, comme d'habitude, elle ne rencontra pas âme qui vive. Elle vira à gauche et marqua un temps d'arrêt. Elle fut surprise par le grand nombre d'élèves présents devant le portail de l'établissement scolaire. Elle reconnut certains qu'elle avait côtoyés l'année précédente dans son collège. Mais ils ne représentaient qu'un petit nombre... Elle essaya alors, tant bien que mal, de se frayer un chemin jusqu'aux tableaux détaillant les classes et, comme elle se l'était imaginé, elle se dit en examinant la liste des noms : Évidemment, personne que je ne connaisse ! Bah ! J'aurai peut-être une chance de me faire de nouveaux amis ! La consigne était de se rendre au premier étage dans la salle 110. Pendant que le professeur principal expliquait à l'ensemble des élèves que cette année de seconde allait être intense, elle scruta attentivement tous les inconnus : des groupes de garçons bruyants qui avaient l'air d'avoir quarante ans et toussotaient beaucoup (sûrement à cause de substances illicites...), un groupe de filles qui portait des vêtements à moitié troués (la mode est de plus en plus loufoque) et d'autres élèves qui, comme elle, restaient silencieux. Elle était assise à côté d'une fille peu sympathique qui n'arrêtait pas de les critiquer, elle et les autres (une critique par seconde, c'est possible ?!?).  La sonnerie se fit entendre. Enfin ! se dit-elle. Il est vrai qu'écouter une personne parler durant quatre heures, c'est éprouvant... C'est avec joie qu'elle rentra chez elle pour déjeuner et rendre compte, à sa famille, de sa première journée. Mais on lui posa peu de questions. En effet, Baptiste, son grand frère, fréquentait  l'université et l'on connaissait déjà le fonctionnement interne du lycée. Les jours se succédaient. Lucie se perdait encore parfois en déambulant dans l'établissement scolaire et ses couloirs tentaculaires. Si ses professeurs étaient, pour la plupart, sympathiques, elle croulait sous la masse de devoirs à faire chaque soir. Et ses parents ne l'aidaient malheureusement pas car ils n'avaient pas le temps, pris dans le tourbillon de leurs activités innombrables. La vie s'écoulait linéaire, monotone, mécanique. Un jour, comme tous les autres, elle longea la place du marché et fut étonnée de la présence d'un marchand de bagatelles qui attendait des clients improbables. Elle hésita à aborder son échoppe pour lui demander ce qu'il faisait là, ce matin, de si bonne heure. Mais elle préféra ne pas arriver en retard à son premier cours et passa son chemin plutôt que de l'interroger. Le lendemain, le marchand était toujours là. Le surlendemain, elle se décida à aller lui parler. Ou plutôt fit semblant de vouloir lui acheter un colifichet. C'est lui qui entama la conversation : « Alors ma p'tite dame, est-ce que quelque chose, parmi ce joli bazar, vous intéresse ? - Oh, vous savez, je voulais juste voir ce que vous vendiez et si une babiole me plaisait, si je pouvais éventuellement me la procurer, lui répondit-elle. - Très bien. De toute façon, je doute que vous en ayez les moyens ! Tout le monde trouve que mes articles sont trop chers... lui rétorqua-t-il. - Moi aussi je dou... ». C'est à ce moment-là qu'elle remarqua un tableau. Un tableau... Non, plutôt un portrait. Un portrait d'une personne noire. Une personne avec le regard le plus profond qu'elle ait jamais vu. Ses yeux étaient des océans. Pourtant bonne nageuse, elle s'y noya facilement. Elle était comme paralysée. Elle ne pouvait plus quitter ce tableau des yeux. Cinq secondes s'étaient écoulées. Une larme roula le long de sa joue. Fort heureusement, au même moment, le vieux bonhomme regardait un pigeon qui prenait son envol. « Euh... Combien coûte ce tableau, s'il vous plaît ? lui demanda-t-elle. - Mmmh... Je vous le laisse pour une centaine d'euros. Parce que c'est vous... - Je pourrais vous le prendre ce soir si ça ne vous dérange pas ? - Non, pas de problème ! Vous pouvez le prendre quand vous voulez ! - Merci ». Lucie contourna hâtivement la place, vérifia l'heure et s'assura que personne ne la regardait. Elle s'assit, épuisée par le flot d'émotion qui venait de l'envahir. Cinq minutes plus tard, ressaisie, elle put se relever pour se diriger vers le lycée. Elle y arriva juste à temps pour assister à son cours de français. Le soir venu, elle rentra chez elle, s'empara de sa tirelire et s'en retourna vers le marché. Comme d'habitude, il n'y avait personne sauf elle et le marchand : « Bonsoir monsieur, voici les 100 euros demandés pour ce tableau. - Je vous remercie ma p'tite dame ! Croyez-moi, vous faites une bonne affaire ! Bonne soirée à vous ! ». Elle repartit chez elle, très satisfaite. Sa mère, qui avait l'habitude qu'elle rapporte n'importe quoi et, ce, depuis qu'elle avait 10 ans, depuis qu'elle avait la chance de recevoir de l'argent de poche, ne fit aucun commentaire. Lucie accrocha le tableau au piton qui l'attendait au-dessus de son lit. Quelle beauté ! Pour une fois, elle dormit comme un bébé, sereine. Les semaines qui suivirent s'écoulèrent lentement. Très lentement car elle n'avait personne avec qui discuter. Après une nouvelle journée des plus banales, Lucie sentit la fatigue l'envahir. Il est vrai que le professeur de sport faisait faire à la classe, des matchs de plus en plus intenses. Elle s'assit lourdement devant son bureau et sortit son devoir de français : il fallait écrire une nouvelle sur le thème de l'altérité. Elle lâcha un gros soupir et brancha son ordinateur. D'habitude, elle avait de l'imagination mais, ce soir-là, elle peina à trouver une trame à sa tâche. Elle se lassa puis abandonna très rapidement. Subitement, elle se retourna. Une petite lueur venait d'apparaître dans la pièce. Elle fut étonnée. Sa chambre ne disposait que d'une seule lampe au plafond. Une lumière brillait au-dessus du fameux tableau et devenait de plus en plus intense. Elle s'en approcha doucement, ne comprenant pas ce qu'il se passait. Elle tendit sa main vers la toile et fut éblouie par le halo de lumière. Un garçon se tenait maintenant debout devant Lucie. C'était le même garçon qui était, cinq secondes plus tôt, représenté sur le tableau. Ils se regardaient, elle abasourdie, lui apeuré. Les yeux du garçon étaient encore plus profonds que dans son cadre. « Q... Qui es-tu ? demanda Lucie. - Je m'appelle Duma. Et... Et toi ? - Je m'appelle Lucie. D'où viens-tu ? - Je... Je viens du tableau. Celui qui est là, dit-il en le montrant du doigt. - Mais comment... Comment es-tu sorti du tableau ? - Les "peints" peuvent se déplacer entre les tableaux et ton monde. Moi, c'est la première fois que je sors de ma peinture. - Les "peints" ? - Ce sont tous les gens qui sont peints sur les tableaux. J'ai quitté le mien et pour que je puisse y retourner, il faut que je reste un certain temps au-dehors. Peux-tu m'héberger ? ». Tout s'était passé si vite ! Interloquée, Lucie croyait rêver. Pourtant ce garçon était bien de chair et d'os. Son âge était difficile à estimer. Son corps disait dix. Sa voix disait cent. Ses yeux disaient mille et demandaient de l'aide. Il avait l'air si fragile, si bienveillant. Lucie, bouleversée, comprit immédiatement qu'elle était sa planche de salut et qu'elle ne pouvait pas l'abandonner en le laissant seul dans la rue. En un éclair, elle pensa à toutes les solutions qui s'offraient à elle pour l'héberger : soit elle expliquerait cette invraisemblable histoire à ses parents, soit elle leur demanderait l'autorisation de loger un « correspondant » imprévu, soit elle dissimulerait la présence de cet être improbable. Une solution s'imposa facilement à elle, celle de le cacher.  « Euh... C'est que... Enfin... Il faudra que tu te caches. Mes parents ne voudront jamais... - Ce n'est pas grave. Du moment que je ne dors pas dehors... ». Elle n'aurait su dire pourquoi mais elle voyait en Duma, son miroir masculin. Elle lui confectionna, avec grand soin, un lit de fortune dans sa "cachette secrète", une sorte de cave sous le plancher de sa chambre qu'elle ouvrait à l'aide d'une trappe. Elle fit de son mieux pour lui aménager un petit nid des plus douillets. « Mais quel âge as-tu, au fait ? Je ne t'ai pas posé la question. - J'ai 15 pluies. Et toi ? - J... J'ai 15 ans ». Ils restèrent éveillés une heure puis s'endormirent comme des loirs. Au matin, Lucie se réveilla en sursaut en pensant que tout ceci n'était qu'un songe. Elle bondit hors de son lit pour vérifier, ouvrit la trappe. Duma dormait paisiblement. Ou pas. C'était bien réel ! « C'est déjà l'heure ? demanda Duma. - Euh... Oui, c'est l'heure. - Du coup, comment fait-on ? Je t'accompagne ou je reste dans ta cachette ? - Je... Tu... Tu m'accompagnes. Oui, car mes parents vont sûrement nettoyer ma chambre aujourd'hui. - D'accord ». Tous deux sortirent à la dérobée de la maison et prirent le chemin du lycée. Elle lui expliqua comment on apprenait des choses dans son monde et également les grandes lignes du règlement du lycée.  « Il faudra que tu restes dans la cour comme tu n'es pas inscrit au lycée. - D'accord. Du coup, je vais t'attendre assis sur un banc dans la cour. - Tu vas trouver le temps long. - Je te rappelle que j'ai passé ma vie entière à rester immobile dans un cadre. - Quand même ! ». Lucie entra dans le bâtiment sous les yeux perdus de Duma. A chaque minute, elle pensait à lui, à ce qu'il avait vécu dans son cadre, à la façon dont il allait le réintégrer, dans quel état d'esprit il pouvait être en ce moment. Enfin, après ses quatre heures de cours, elle descendit les escaliers à la vitesse de l'éclair et retrouva Duma exactement à l'endroit où elle l'avait laissé. « Tu ne t'es pas trop ennuyé ? - Non, j'ai l'impression que mon attente n'a duré que deux minutes. Il est vraiment très grand ton lycée ! - P... Parce que tu l'as visité ?!? - Oui, il est facile de se perdre ici. - Moi aussi, la première fois, je me suis perdue. As-tu parlé à quelqu'un ? - Non, mais ils m'ont tous regardé d'une façon bizarre. - Bah, pourquoi ? - Je ne sais pas. Peut-être parce que je suis différent. - J... Je ne vois aucune différence ! Ils ne savent même pas que tu viens d'un autre monde ! - Tu as raison. Peut-être est-ce le fait que je sois resté immobile très longtemps ? - Oui, ça doit sûrement être ça. As-tu faim ? - Oh, que oui ! Tu ne peux pas savoir à quel point rester figé, ça ouvre l'appétit ! - Tu vas te régaler. Ne t'inquiètes pas. - Merci Lucie ». Revenus à demeure, Lucie apporta discrètement à son protégé, un repas complet avec entrée, plat de résistance et dessert. Il mangea goulûment heureux de partager un savoureux moment avec sa nouvelle camarade. Puis ils repartirent pour le lycée. Dans le parc, ils durent passer devant un groupe d'élèves de classe terminale très bruyant qui écoutait de la musique à haut niveau sonore. « Ces individus, il faut les ignorer. - C'est ce que je me disais... ». Un des lycéens commença à héler Lucie : « Alors ma belle, tu viens avec nous ? Tu sais, ce n'est pas bien de traîner avec de la vermine. Allez, viens avec nous. - Je ne vois pas de quelle vermine vous parlez ! ». Ils s'éloignèrent d'un pas précipité. « J'ai failli rajouter : « Si ce n'est de vous... » ! Cela aurait été comique ! rajouta Duma. - Tu as bien fait de ne pas le dire sinon cela aurait été notre fête ! ». La journée se poursuivit paisiblement. Cela faisait un jour qu'ils se connaissaient et ils étaient déjà amis. Lucie considérait Duma comme le frère qu'elle n'avait jamais eu. Ils discutèrent sur un banc dans le parc, loin du groupe d'élèves de terminale : « Au fait, tu as dit qu'il fallait un certain temps avant que tu puisses retourner dans ton tableau mais combien de temps précisément ? - Est ce que tu connais le tableau « La Joconde » ? - Oui, c'est sans aucun doute le tableau le plus vu au monde. Pourquoi et quel rapport ? - Parce qu'en 1911, Mona Lisa, la personne représentée sur ce chef-d'œuvre, en avait assez de rester statique enfermée dans son cadre et voulait absolument en sortir pour explorer le monde des "non-peints". Elle décida de s'en extraire et emporta même son cadre avec elle. Tout le monde crut que quelqu'un l'avait volé. Il fut retrouvé intact deux ans plus tard. Toute cette histoire pour dire qu'il lui a fallu deux ans pour y retourner ». Si Lucie n'était pas assise, elle aurait chancelé et serait tombée inconsciente. « QUOI ?!? Il te faudra deux ans ?!? Pour retourner dans ton cadre ! ». Elle était heureuse que Duma restât plus longtemps avec elle mais elle était aussi paniquée. Comment faire pour l'héberger deux ans sans que sa famille ne s'aperçoive de sa présence ? « Chut ! Moins fort ! chuchota t-il. Non, en fait, cela dépend des personnes, de leur âge, de leur taille, de leur poids et surtout de leur énergie. - Alors, je repose ma question : combien de temps vas-tu rester dans mon monde ? - Je l'estimerais à... Une semaine et demie. Peut-être deux... - Comment peux-tu savoir ça ? - Je suis petit, mince, jeune et j'ai de l'énergie à revendre. Si je reste plus longtemps ici, je risque de mourir ». Lucie était partagée entre son attachement à son nouvel ami et la peur de le perdre définitivement. Deux semaines, c'est trop court ! « Et si on rentrait à la maison maintenant ? - D'accord ! ». Mince ! Ils sont encore là ! « Eh, le nègre ! Viens là, on a des bonbons ! Tu dois sûrement être trop pauvre pour pouvoir en acheter ! Viens ici ou on t'étripe ! ». Duma resta immobile tournant le dos au groupe d'élèves désœuvrés. « Allez, viens Duma ! Partons de là ! lui chuchota Lucie. - Bon ! Tu viens pas ? Tu es sourd ? On va s'occuper de toi, le nègre ». Le provocateur s'avança vers Duma. Arrivé à un mètre, l'élève insolent avait armé son poing, prêt à frapper. Mais il n'en eut pas l'occasion. Duma se retourna et, en une fraction de seconde, il le mit à terre en une prise qui devait relever d'un art martial.  L'individu déglutit péniblement, se roula en boule sur le sol et jura pendant deux bonnes minutes. Ses amis n'avaient pas osé réagir, surpris de la réaction du jeune adolescent noir. Lucie et Duma étaient déjà loin. Une fois sur la place du marché : « Comment as-tu fait ça ?? Comment as-tu fait pour voir, le dos tourné, qu'il allait te battre ? - Je ne sais pas, dit-il calmement. C'est inné ». Ils devinrent hilares en se regardant. Le lendemain, Duma fut le premier à se réveiller. Il ouvrit la trappe et constata que Lucie dormait. Il regarda son tableau. Vide. Il s'en approcha doucement pour ne pas réveiller Lucie. Il pensa à son monde, à celui de Lucie, à sa place dans chacun des deux. Il voulait rester pour Lucie mais voulait aussi partir pour fuir le sort médiocre que le monde de son amie lui réservait. Il fallait choisir. Il fallait en parler. A midi, ils décidèrent de manger dans le parc : « Les sandwichs de ta mère sont délicieux ! - Je sais. - Lucie ? - Oui ? - Je... Euh... J'envisage de... Enfin de... Retourner dans mon cadre. - Je comprends. T... Tu sais... Ce doit être ta décision... Je... Je ne veux pas choisir pour toi. - Tu sais pourquoi je veux partir ? dit Duma. - J'ai ma petite idée. L'altercation dans le parc ? - Oui ». Ils restèrent silencieux pendant de longues minutes. « Je ne te l'ai pas dit, mais... Un "non-peint" peut rejoindre un tableau. - Tu me demandes de t'accompagner ? C'est ça ? dit-elle d'une voix douce. - Ca te dirait ? - Je... Vais y réfléchir ». Elle se pencha et posa sa tête dans le creux de l'épaule de Duma. Le soir, dans sa chambre, Lucie pensa, hésita longtemps en changeant d'avis plusieurs fois. Mais un choix revenait inéluctablement : rester avec Duma, son nouvel ami. Ce dernier fit son entrée dans la petite pièce. « As-tu décidé ? - Oui, dit-elle d'une voix stressée. - Alors ? - Je viens avec toi. - Tu sais, le monde des "non-peints" est un monde merveilleux et, dans celui-ci,  il est inutile pour moi de te cacher. - Alors, comment fait-on pour rentrer dans le tableau ? demanda-t-elle le sourire aux lèvres. - Tous les tableaux ont une respiration. Tu cales la tienne avec celle du tableau et tu pourras rentrer dedans. Regarde et fais comme moi ». Duma posa sa main sur le tableau et disparut cinq secondes plus tard dans un flot lumineux. Elle colla aussi sa main sur la toile mais ne sentit rien. Au bout d'une minute qui lui sembla une éternité, elle sentit un léger battement, imperceptible pour celui qui ne connaît pas son existence. Elle rythma sa respiration et le tableau s'ouvrit comme une porte laissant apparaître un rai de soleil. Elle s'engouffra dans le passage. Il n'y avait plus personne dans la chambre. Seulement un tableau représentant deux jeunes gens se regardant tendrement, éclairés par un rayon de lune.

Féminin au masculin             Elle était flamboyante. Mes yeux, généralement perdus dans quelques méandres noircies par-ci par-là, trouvèrent refuge dans cet être de lumière. Et c’était comme un manque oublié que je sentais tout d’un coup se reconstruire.             Mon cœur était gelé. Aucune chaleur ne pouvait lui parvenir. Mais après tout, c’était inutile. La chaleur d’un sourire, celle d’une main, ou d’un rire. Sentiments fébriles de joies, de vie. Il valait mieux ne rien ressentir, que de mourir de chagrin. Mais… Il y a cette femme… qui me tendais la main. Je ne pouvais pas me permettre de céder. Cela détruirait toute ma stabilité. Je pensais avoir peur. Peur de mon cœur. Peur de la douleur. Pourtant… Pourtant. Je veux cette chaleur.             Je regardais cette jeune femme. Je l’avais déjà vu. Une magnificence au milieu d’une foule. Je la discernais immédiatement. Elle provoquait chez moi, des sentiments que nul autre ne me faisais éprouver. Il m’était impossible de dire quoi que ce soit. Elle me trouverait bizarre. Elle me pointerais très certainement du doigts. Elle se joindrait à eux et dirais en cœur « Il, elle, il, elle c’est monstrueux ! » Mais il me fallait avouer que je ne la connaissais pas. J’avais maudis ma peur et ma lâcheté de ne pas l’aborder.             Sans que je ne pense quoi que ce soit, elle m’attrapait soigneusement la main. Sa peau était douce. Son contact était agréable. Je sentis rapidement sa hanche se glisser parfaitement contre ma paume. C’était une invitation. La musique jaillissait, le moment des slows semblaient être arriver. Je me faisait pourtant discret. Il semblerait que le soleil ai aperçut l’ombre.             Les mouvements commençaient timidement. Elle me souriait. Je le lui rendait. La pluie tombait à flot dehors. L’espace d’une danse… J’en oublierais les chaînes glaçantes de mon cœur. J’avais également égaré les regard ahurissent des quelques stupides danseurs voisins.             Le temps défilait et je ne voyais qu’elle. Mon cœur se dégelait. Ce traite infidèle ! Je me noyais dans cette délicieuse peur. Je quittais ses hanches, la regardant, ignorant les regards perçants. Elle m’entraînait au dehors de la salle de bal. La pluie tombait encore. Et pourtant, j’en étais certain, je n’avais pas froid. Un parapluie en main, elle tenait fermement et toujours la mienne. S’échapper. S’échapper pour une nuit. Arrêter de se haïr. Arrêter de maudire. Briser les règles du jeu. Et aimer à la folie.             J’apercevais sa chevelure brune, légèrement mouillés par les gouttes tombantes. Bizarrement je ne voyais plus la foule. Chose dans laquelle je me perdais presque tant elle m’obsédait. Ça n’était plus pareille avec cet éclat de lumière. Je me laissais entraîner sans aucun bruit. Le sons de la pluie rythmé par les quelques passants étaient agréable. Pourtant la rue était bien sombre. Nous étions comme un éclat centrale au paysage. J’étais heureux. Mystérieusement. Je n’en avait pas remarquer que notre démarche c’était calmé. Il n’y avait que nous et la pluie. Que nous, même si la rue animée de quelques passants lambda persistait. Son sourire ne disparaissait pas. Je pouvais admirer davantage son visage. Des lunettes rondes, accompagnant parfaitement ses yeux noisettes. Des dents éclatantes. Un sourire innocent. Des lèvres rosées par le peu de maquillage qui accompagnait sa magnificence. Pour la première fois, je supposais que je n’avais pas peur. Sa main gardait toujours la mienne. Je ne savais pas comment réagir. - « Tu n’es pas très BAVARD. Oui, je préfère le souligner. Les gens sont idiots. » Me dit elle accompagné de son fidèle sourire. Je restais surpris. Elle ne semblait pas me juger. C’était la première fois que cela m’arrivait. - Je suis simplement surpris. Et j’avoue ne savoir pas réellement quoi dire. Je suis désolé.. et merci. Comment t’appelles tu ? J’aurais aimé lui dire à quel point j’attendais ce moment. Malgré toute ma peur, toute ma lâcheté. Je voulais la chaleur d’être remarqué, d’être compris. D’être simplement accepté. Ses yeux s’adoucirent davantage. A ce moment précis je m’étais demandé s’il était possible d’être autant doux. - Ne t’excuse pas, je te comprend. Je m’appelle Clara. Il me semble que toi tu es Maël ? J’eus un coup au cœur à l’entente de mon prénom. Mes yeux brillaient presque si je pouvais discerné le picotement qui émanait de ceux-ci. Mais il ne fallait pas pleurer. La pluie m’aiderais dans ce cas. Malgré le triste tableau que donnait la scène, moi je n’y voyait que elle. Elle et moi, partageant mélancoliquement un parapluie trop petit pour se protéger complètement de la pluie. Je trouvais enfin le courage de trouver ces quelques mots. Et c’était pour la première fois depuis longtemps que j’arborais un sourire sincère. - Je suis Maël effectivement. Tu as un jolie prénom. » Clara. Ce prénom résonnait désormais dans ma tête tel un écho embrouillé par la situation. C’était comme ci, en l’espace d’un infime instant, je ressentais, je savourais, je me délectais de chacune petites émotions qui ne m’avais que rarement habité depuis un long moment. Je me sentais libéré, je me sentais volé. Je me sentais enfin accepté. J’avais tant essayé, j’avais tant luté. Tout ne faisait que retomber. Tout ne faisait que s’écraser. Et malgré le poids de cette déchéance j’avais décidé de ne pas abandonner. Je serais le marginal. Je serais celui qui leur montrerai, à tous. Que oui, je suis bel et bien un être humain.             Ma mère me disait qu’une simple rencontre pouvait parfois changer notre quotidien. À l’époque, je noircissais bien plus qu’aujourd’hui les tableaux. Je n’y voyait que noir, que pluie, comme ce ciel ce soir. Et pourtant elle avait bien raison. Je me trouvais face à une lumière au milieu d’une pluie abondante. Je me trouvais face à ce qui semblait se révéler être une déesse. Je la voyais ainsi. Je ne me serais jamais douté qu’un jour, je puisse être accepté. Voilà bien longtemps que je n’avais ressenti le sentiment de fierté. J’en avais envie de pleurer. Était il possible de croire en ce faible éclat ? On m’avait toujours dit de m’accrocher. De réaliser. D’être fier. D’être sans aucun regret. Je n’y croyait pas. Je n’y croyais pas et pourtant aujourd’hui, sous ce ciel grisâtre, il me semblais que j’avais tout à porté de main.             C’était une discussion sans fin qui nous prenait alors. Au milieu de cette rue. Nous n’en avions rien à faire de rester là, sous la pluie. Les passants nous dévisageaient parfois. Mais c’est en les regardant enfin que je compris qu’en réalité certain semblait afficher une mine d’empathie. Comme si nous pouvions lire « Qu’ils ont l’air heureux ! »              Ma vision du monde changea presque en l’espace d’un instant. Mon cœur me faisait presque mal. Je le sentais enfin battre. Il était bien lourd, comme on me le disait, « oh oui, c’est lourd de porter un cœur... » Il me semblais qu’à force d’entendre et d’endurer certaine remarques, mon corps lui même ne me répondait plus. Comme s’il avait décidé de se mettre en pause, de dire « Ah, je ne peux plus le supporter, je m’en vais. » Je voyais défiler ma vie passé. Je m’étais toujours souvenu de chacune des injures ou même gestes qu’ont me portais. J’avais cru n’avoir pas le droit. J’avais cru que je devais me restreindre. Tout me semblait pratiquement flou. C’était si rapide. Je me perdais moi même dans mes pensés qu’il m’arrivait de ne plus clairement discerner Clara ou même de l’entendre convenablement. Ma peur reprenait le dessus. Le « Et si... » persistait encore. Je ne voulais pas. Je ne pouvais pas gâcher ce moment. La vie m’était enfin paru. Je ne pouvais pas laisser filer ce sentiment de bien-être. Et pourtant, j’étais presque paralysé à l’idée de me dire que tout cela n’était peut être qu’un simple mirage. Ou un tour de plus. Tout allait si vite. J’en avais presque le tournis. Est-ce que je méritais cet être ? Pourquoi je pensais à ça d’ailleurs ? Pourquoi mon esprit agissait il ainsi ? Je pensais simplement être tétanisé face à l’inconnu.             Quand j’aperçus, enfin, le visage de Clara. Je pu discerner un éclat de peur ou de tristesse au fin fond de ses grands yeux. Je m’en voulais. Étais-ce à cause de moi ? Elle affichait une légère moue. Me disant d’un air enfantin : « Maintenant oubli tout ça et pense à ce qui se passe maintenant. » Je sentais la pluie tomber allégrement sur ma tête. Elle avait lâcher le parapluie. Je sentais ses mains douces contre mes yeux. Je ne voyais rien. Et elle me transportait complètement ailleurs. Penser à maintenant ? Pourrais-je le supporter ? D’oublier le passé ?             Je poussais un long soupire qui révélait une peur caché. La peur d’être imparfait. Une nouvelle peur. Car elle ne portait pas sur mon regard mais sur celui de Clara. Je respirais un bon coup et me plongeant dans ma réflexion intense.             Je revoyais la salle de bal. Il n’y avait personne. J’étais seul. Littéralement seul. Un miroir domptait le centre. Bizarrement il ne reflétait pas le même reflet que je pensais. J’y apparaissait. Mais moi même, je trouvais cette scène beaucoup trop pathétique. Car actuellement, comme me l’avait demander Clara, je ne me voyais pas comme ça. Je n’étais actuellement pas vide dans mon regard. Je n’étais actuellement pas replier sur moi même. Je n’étais actuellement pas entrain de pleurer. Je n’étais actuellement pas brisé. J’en étais presque surpris de comprendre que je ressemblais trait portrait à ce reflet d’habitude.  Je souriais à l’écho de cette glace. J’avais envie de le réconforter. Mais avant même de ne pouvoir le toucher, tout disparu. C’était Clara qui se trouvait en face de moi désormais. Et sans une once d’hésitation, je l’entraînais pour une nouvelle danse. Collant nos corps l’un à l’autre. Je ne pensais qu’à elle à cet instant.             Sans même le savoir, elle avait enlevé ses mains. La pluie camouflait mes larmes qui tombaient maintenant. - «  Enfin, tu relâches tout. » Me disait elle en caressant ma joue. Enfin oui. C’est tout ce que je me disais. Je me ruais dans ses bras. Ignorant le moindre regards qui oserait interrompre ce moment. J’avais tant à apprendre. J’avais tant à découvrir. Peu importe ce que je faisais, je ne comprenais rien. J’avais mal. J’avais mal. Je voulais qu’elle m’apprenne ces mots. Je ne savais rien de tout ça. J’aurais aimé faire des ses bras ma prison. Et qu’elle ne me relâche pour aucune raison. Car grâce à elle et à sa magie inconnu, je ressentais enfin une chaleur émanant de mon cœur. Il était temps de m’accepter. Il était temps de tout basculer. À cet instant précis je m’étais demandé si je le regretterais. Mais pour la première fois de ma vie je n’avais pas laisser la peur me dompter. Et sans même qu’elle ne dise un mot, je comprenais que désormais je n’avais plus à affronter leur terrible comptine. « Il, elle, il, elle, c’est monstrueux ! » « Il », les enverraient là où ils doivent comprendre qu’ils sont. Et  « il » ne reculera plus. « Il » rugit enfin. « Il » peut enfin dire qu’ « il » ressent bel et bien une haine profonde envers tout ça.             Je regardais ma sauveuse, enfin. La pluie tombait encore. Nous étions trempé. J’espère qu’elle n’avait pas trop froid. Je la gardait dans mes bras. Elle me disait des mots inaudibles mais parfaitement compréhensif. Je n’avais jamais ressenti ça avant. Mais je pensais que je pouvais enfin le dire. - « Le garçon-féminin s’avoue vaincu. Il est amoureux. »

Whole lotta love Oregon, 2021.     Mon Walkman diffuse encore l'album de Led Zeppelin. Mes jambes commencent à s'alourdir à force de marcher mais je sens que la viande qui me pèse sur le ventre depuis 14h commence à être digérée. Ça m’énerve aussi un peu de devoir traîner Janis avec moi. Et j’ai encore une quinte de toux. Je vois le ciel s'assombrir, il va falloir trouver un endroit pour la nuit. Un motel peut-être. Je me fraie un chemin entre les voitures sans conducteur et je prends une chambre. Je déteste le silence. Heureusement, Robert Plant est là. Mes musiques défilent les unes à la suite des autres à une rapidité qui me rappelle à quel point le temps passe vite. Je me souviens encore de ma rencontre avec Janis à un match des Oregon Ducks en 81. C’est un des joueurs qui me l’avait présenté. Depuis, on ne s’est plus jamais quittés. Jim et Janis pour toujours. Après avoir écouté un " Whole Lotta Love " absolument divin, je me rends enfin compte qu’il faut que j’allume la lumière pour y voir un minimum. Je croise les doigts pour qu'il y ait de l'électricité dans le bâtiment. Merde. Elle a été coupée. Peut-être que dans un placard, il y a un compteur. Je vais prendre des précautions au cas où ils seraient là. Un simple canif suffira. Encore une quinte de toux. Je traverse ce couloir qui me semble interminable (décidément la cinquantaine ne m'aide pas). Je remets vite le courant avant qu’ils n’arrivent. J’essaye de ne pas expirer trop fort de peur qu’ils sentent mon haleine. Vu la taille de la biche que j’ai mangée tout à l’heure, il était évident qu’elle me resterait sur l’estomac tout l’après-midi. Je rentre dans ma chambre en prenant bien soin de verrouiller la porte derrière moi. Ce qui est amusant, c’est que juste à ce moment là, Keith, mon Walkman (j’aime donner des noms aux objets) diffuse l’album de The Doors. Ian, mon frère, était fou de ce groupe. C’est d’ailleurs lui qui a donné l’idée à mes parents de me nommer comme le chanteur. C’est dingue tout ces souvenirs qui me reviennent. Fort heureusement, ce ne sont que les bons qui remontent. Mais comment oublier cette fumée... Et les vibrations provenant de la masse rocheuse... La troisième sœur ne nous a pas gâtés. « Charity » porte mal son nom. Et voilà, je vais devoir m’endormir avec ces souvenirs en tête.     Selon ma vieille montre, il doit être à peu près 9h. Je ne sais pas trop où je vais aller comme tous les jours depuis 2 ans. Je vais sûrement longer l’autoroute de Mosier-The Dalles pour reprendre l’autoroute The Dalles-California. Il y a plein d’hôtels là bas. J’essaierai de trouver de la nourriture pour le déjeuner en dévalisant une supérette. Ensuite, je prendrai le pont au dessus de Columbia River puis la route qui mène à l’aéroport. Je trouverai sûrement quelqu’un qui pourra m’aider. C'est dans ce genre d'endroit que les survivants comme moi auront tendance à se réfugier. Oh non… ils arrivent. Je les entends. Il faut que je me cache. Merde, j’ai une quinte de toux juste à ce moment là. Je viens d’entrer dans un atelier de réparation de véhicules. Je les ai vus, ils sont quatre. Ils m’ont vu aussi et commencent à me courir après. L’aide de Janis ne suffira pas. J’ai juste le temps de courir me réfugier dans une camionnette. Ils se jettent sur le capot et grattent le pare-brise avec leurs ongles. Ils sont répugnants. J’essaye de faire fonctionner la machine avec les câbles de contact. J’ai réussi à démarrer. J’accélère à fond et je les écrase contre le mur en face. Ils sont encore plus répugnants en bouillie. Bon, l’avantage c’est que maintenant j’ai une camionnette. Ça ira plus vite pour aller à l’aéroport. Je dois avouer que cette fois ci, c’était un énorme coup de poker. Je n’avais jamais réussi à démarrer un véhicule comme ça auparavant.     Je roule. Janis est toujours à côté de moi et je continue de tousser. J’ai mal aux poumons. Mais ce cancer m’aura permis de survivre jusqu’ici. Je ne vais donc pas m’en plaindre et continuer à savourer l’album de The Clash que diffuse Keith depuis dix minutes. En fait, je n'ai pas vraiment perdu mes habitudes: même avant la catastrophe mon quotidien se résumait à écouter de la musique, dormir, manger, boire, rouler. Les seules activités d'un chauffeur routier. Il faut que je m’arrête faire le plein parce que je n’y ai pas pensé en partant. Je suis à peine placé devant la pompe que déjà ils me harcèlent. Je n’ai pas le choix. Je récupère Janis et je commence à courir. Je lance derrière moi une allumette sur le pistolet qui dessert le gas-oil. Ils ont tous été pris dans l’explosion. Je n’ai plus qu’à aller à l’aéroport à pied.     Mes poumons me font vraiment mal. Il faut que je m’arrête au plus vite pour me reposer. C’est ce que le médecin m’avait dit de faire au cas où la douleur serait insoutenable. Il y a une église le long de la sixième avenue, la transversale de la route de Dallesport. Ça n’a pas l’air fort accueillant mais je serai en sécurité. Il doit sûrement y avoir un lit dans la sacristie. Je commence à m’installer dans le lit mais un bruit se fait entendre derrière moi. Je n’ose pas me retourner. Je sais qu’il est là. Je n’ai pas le temps d’aller chercher Janis qui est à l’autre bout de la pièce. Mon regard balaye la salle afin de trouver une issue à cette situation. Soudain, en fixant le vieux carrelage, je me souviens de la présence de mon canif. Je le sors de ma poche et me retourne brusquement, prêt à le planter entre ses deux yeux. Personne. Ah si. Il y a du mouvement derrière le drap qui recouvre la table de la pièce d’en face. Analysons les éléments du décor: je pourrai me servir du balai à ma gauche, ainsi que de la chaise à côté de la table comme bouclier  mais ça ne m’aidera pas beaucoup ; je pourrais essayer de prendre la bougie sur la table mais c’est trop risqué ; sinon, je saute par la fenêtre du couloir qui sépare les deux pièces mais ça serait un peu lâche. De toute façon, il se jettera sur moi au moindre geste. Et il ne s’arrêtera pas à une morsure. Parce que si ce n’était que ça, je suis immunisé. Mais il m’arrachera minimum une jambe. Sur un coup de tête, je décide de m’élancer, canif à la main et je me jette sur la table dont les pieds se brisent sous mon poids. Mon léger surpoids le maintient à terre, coincé entre le sol et le plateau. S’il continue à bouger comme ça, je n'arriverai jamais à le tuer. J'approche ma main pour lui tenir la tête. Se sentant menacé, il se tourne violemment et attrape mon doigt avec ses dents. Je me débats sans cesse mais il refuse de lâcher. Je n'ai pas d'autre choix que de me couper le doigt. Il est beaucoup trop coriace, je n'arriverai jamais à l'achever. Je saute de la table et cours chercher Janis. C'est bien ce que je pensais. Je suis à peine sorti de la pièce qu'il s'extirpe du piège pour me poursuivre. Je le vois dans le miroir en face de moi. Je le vois s'élancer, la mâchoire prête à se disloquer tant il l'ouvre grand. J'ai le réflexe de fermer les yeux pour ne pas voir ce qui va potentiellement me donner la mort. Et par je ne sais quel miracle, je l'entends retomber lourdement à terre. Une femme plutôt âgée, se tient là. Elle vient de planter une lame dans le corps gisant qui nous sépare. Je la fixe longtemps dans les yeux ne sachant pas quoi faire. J’ai du mal à croire que j’ai en face de moi une personne saine. De plus, c’est un acte étonnant venant d’une personne de son âge. Est-ce que je dois lui parler ? Pour lui dire quoi ? Bonjour ? Mais il n’y a pas besoin de prononcer un mot. J’avoue avoir du mal à retenir mon émotion. Les yeux humides, je m’approche lentement pour l’enlacer. Je pense qu’elle comprendra ma démarche. Elle aussi a l’air touchée et esquisse un sourire. C’est à quelques centimètres d’elle que je me rends compte qu’elle n’a qu’un bras. Et j’ai la terrible impression que c’est récent. Toujours en me regardant tendrement, elle tombe à terre à son tour. Elle a succombé à ses blessures. Je ravale mes larmes et fais une minute de silence pour son acte héroïque. Je n’ai pas eu le temps de demander ni son identité ni son histoire. Elle restera pour toujours une parfaite inconnue. En tout cas, elle devait avoir une sacrée énergie pour avoir survécu jusque là. Et pour avoir usé ses dernières forces pour aider un étranger. Je prends soin de l’installer dans le petit lit de la sacristie. Je remarque qu’elle n’a pas perdu son sourire. Je cueille les trois petites fleurs qui poussaient entres les joints craquelés du carrelage et les poses sur le drap. J’empreintes le corridor pour sortir. Sur un des bancs de la nef est allongé celui qui devait être le potentiel agresseur de ma sauveuse. Mort lui aussi.     Je sors de l’église et reprends la route de l'aéroport. Je rejoins le hall sans être très vigilant. Je bloque la porte avec un cadenas. Je pose la clé et cours à la baie vitrée pour contempler les avions. Ils m'ont toujours fasciné. J'aurais aimé être dans l'armée de l'air. Mais je repère du coin de l’œil quelque chose qui me coupe rapidement dans mon élan. J'aurais dû m’en douter. J'aurais du me douter que dans un endroit comme ça, il y aurait du monde. Mais pas le monde que j'attendais. Et merde, ils doivent être au moins une trentaine à m'attendre au bout du hall cette fois-ci. Et comme un con, j'ai bloqué la seule issue avec un cadenas. Et j'ai oublié où j'ai mis la clé. C'est pas bon de vieillir. Mes poumons m'irritent de plus en plus. Je tousse. Je ne m'arrête plus. Ils me regardent avec leurs yeux injectés de sang. Ils  s'élancent tous vers moi. C'est dingue ce qu'ils vont vite. Ma toux est si forte qu'elle me fait tomber à terre. Je n'ai jamais toussé aussi fort. Du sang s'échappe de ma gorge. Ça y est. On arrive au bout. La phase terminale est bien entamée. Ils se sont arrêtés tout de suite quand ils ont vu que c'en était fini pour moi. Ils font demi-tour et me laissent crever comme un chien errant.    Il y a 2 ans, « Charity » ou « South Sister », l'un des trois monts de la chaîne des « Three Sisters » dans l’Oregon est entré en éruption. Ce volcan en repos depuis un bon moment s'est soudainement réveillé. L’augmentation de l’effet de serre a causé de fortes pluies sur tout le pays. L’association du magma et de l’eau contenue dans la terre provoqua une éruption phréato-magmatique. Sauf que juste en dessous se situait une mine remplie d'Hawleyite, un minéral à ne surtout pas inhaler surtout sous forme de poussière. Évidemment, il y en avait des tonnes dans les énormes nuages de « Charity ». Cette toxicité transmissible par l'air a contaminé le monde entier. Mon cancer m'a immunisé, par chance. Enfin si on peut parler de chance. En effet, les poumons déjà infectés ne pouvaient pas être touchés. Cela fait deux ans que je cherche des cancéreux comme moi. Mais c'est plus difficile que ce que je pensais. Parce que quand ils ne sont pas rattrapés par la maladie, ils sont rattrapés par les infectés. Ces derniers, après être touchés au système respiratoire sont touchés au cerveau, le tout associé à des éruptions cutanées: une fois la poussière d’Hawleyite inhalée, ils souffrent de fibroses pulmonaires, des macules apparaissent sur leur peau et subissent des soudaines crises de folie, développant chez eux une autophagie et sont enfin atteints de cannibalisme. Les scientifiques ont surnommé cette maladie « Sacred Rock » en référence à toutes les pierres et autres rochers qui ont réduit l’humanité à néant. Je n’ai pas rencontré une seule personne saine depuis 2 ans. Mais au final, la présence de Janis me suffit. Je la serre alors une dernière fois contre moi : ma chère batte de base-ball.

La nouvelle génération Je suis réveillé par les rayons perçants du soleil, ce beau soleil de printemps. Je prends mon temps pour m'étirer, me lever et pour descendre de mon lit. Je savoure tellement la moquette de ma chambre sous la plante de mes pieds qu'elle me détend. J'entends une voix féminine m'appeler pour le petit-déjeuner. Cependant je ne veux même pas m'habiller pour manger, je me sens incapable de quitter mon pyjama de coton qui me plonge dans une ambiance détendue et paisible. Plus je descends des escaliers, plus je perçois cette délicieuse odeur de pain cuit, adoucie par celle de fraise. En pénétrant dans la cuisine, mon sourire s'agrandit en voyant Madame Miller me souhaiter le bonjour avec un tel regard de compassion et de tendresse. Je m'installe à table, là où sont disposées des tranches de pain de maïs grillées dans une assiette de céramique. A côté luisent les petits pots de confiture à la fraise et à l'abricot, posés sur du tissu en dentelle récupéré de la famille. Il y a trois couverts : un pour moi, un pour madame Miller et le dernier pour son mari. Je commence à me servir en jus de pomme au moment où c'est au tour de monsieur Miller d'apparaître dans la cuisine. Enfin, nous voilà tous les trois face à nos couverts, se servant les uns les autres, telle une véritable famille. Autour de cette table ne règnent que paix et amour, il semblerait presque qu'un soleil nous éclaire individuellement, alors même que dans la cuisine, les rideaux opaques sont fermés. Ce couple m'a aidé alors que je ne savais où aller, nous partageons un but commun. D'ailleurs je suis loin d'être le premier qu'ils aient soutenu : ils sont du côté des résistants. Je suis repu, je me suis servi le plus possible. Après le repas, je me charge de mettre les couverts dans l'évier, qui s'accumulent avec ceux d'hier ; nous devons attendre encore un peu avant d'avoir de l'eau. Madame Miller ouvre les rideaux, ce qui m'éblouit d'abord, avant de m'effrayer au plus au point. Madame Miller émet un cri suraigu d'épouvante. Ils sont là, par centaines, agglutinés devant la fenêtre, nous fixant avec intensité. Ils portent tous les même uniforme et un chapeau melon, de ce bleu marine leur donnant un air sévère et fermé. Je les scrute et trouve des centaines de visages pareils au mien. La seule différence est dans leur regard, si vide et si noir ; la lumière ne s'y reflète pas. Cet envahissement de bon matin a suffi à anéantir notre paradis familial, ce cocon de paix que nous avons créé. Trop tard, ils m'ont retrouvé. Les gendarmes de la SNAD (section nationale anti-dérapage) ont été mis au point par notre cher dictateur, un ancien scientifique qui se considère comme ayant révolutionné la génétique. C'est depuis qu'il a découvert la manipulation génétique, qui malheureusement n'a pas été bien applaudie par la population, qu'il a décidé d'en faire une arme. Il avait certes le droit à une récompense pour ces années de recherches, mais il s'en est attribué une inespérée : créer une colonie de clones dépassant les limites et la force humaines, capables de lui obéir au doigt et à l’œil. Il avait prélevé de l'ADN du meilleur chef des forces de l'ordre du pays : moi. Les manipulations apportées à ces gènes ont créé l'ADN de milliers de gendarmes en principe humains, mais à la conscience et à la douleur éteintes. Le dictateur s'est servi d'eux pour faire un coup d’État sans que personne ne se révolte, et désormais il maintient « l'ordre » au sein du pays grâce à eux, c'est-à-dire le pouvoir dont il a tant rêvé ainsi que les privilèges qui lui sont associés. Madame Miller se rue vers la porte d'entrée pour venir à leur rencontre et les distraire, tandis que son mari court chercher mon sac de secours que je m'empresse de lui prendre. - La porte du jardin ! m'ordonne ce dernier. Je me faufile accroupi dans le salon et ouvre un peu la porte-fenêtre avant de sortir. Alors qu'au fond   du jardin, je passe au travers des haies pour rentrer dans le trou de la clôture, soudain je m'arrête net tandis que j'entends un coup de feu, suivi d'un cri implorant, puis d'un deuxième coup de feu. Je laisse une larme couler en devinant qui a été tué, mais je dois vite repartir ; ils sont déjà dans notre jardin. Je traverse les terrains des voisins, en manquant de discrétion cette fois, ce qui m'a valu des braillements de la part de ceux-ci. Pourtant je continue de filer telle une gazelle, fuyant mes prédateurs. Enfin j'ai dépassé le pâté de maisons de campagne et parviens à un champ de culture de blés, un terrain parfait pour se cacher. J'espère qu'ils n'ont pas une ouïe aussi fine, car le bruit des boîtes de provisions dans mon sac qui s’entrechoquent à chacun de mes bonds me trahit. Je ne sais où me diriger, je pense que je dois aller tout droit. En suivant mes indications, j'arrive à la limite du champ. Je me fiche de me retrouver à l'entrée d'une forêt ; je n'ai pas d'autre issue. Évidemment, je fonce tête baissée sous l'ombre des arbres. Je slalome, esquive les branches, toujours avec une bonne agilité, quand soudain je trébuche et découvre brusquement mes jambes emprisonnées dans du fil barbelé. Le temps manque, j'en ai juste pour me réfugier derrière un arbre. Cependant, je suis obligé de garder mes jambes presque tendues, en effet, le fil barbelé vient de je ne sais pas où, mais il est attaché à quelque chose, ce qui m'empêche de partir où je veux.  Aussitôt les gendarmes débarquent ; je ne les regarde pas, sinon je suis pris. Je perçois juste leurs pas craquelant les bouts d'écorce d'arbre au sol. Je ne suis pas rassuré car le son ne s'éloigne pas. Peut-être cela veut dire qu'ils ont vraiment une excellente ouïe, ou un odorat de chien, et qu'ils me sentent ici. Je retiens ma respiration et tente quand même de jeter un œil derrière l'arbre. Tout à coup, un gendarme surgit de l’écorce pour se planter devant moi. Mon cœur rate un battement : je suis coincé ! Pourtant le gendarme reste planté, me fixant de ses yeux vides. Je me demande s'il pense que je suis un des leurs et donc que, comme eux, j'obéis aux ordres du dictateur. Alors, la première question qui me vient en tête pour vérifier qu'il est conscient est : - D'où venez-vous ? C'est à ce moment que d'autres clones apparaissent furtivement à côté de leur camarade, et imitent son expression, sans sortir un mot. Je commence vraiment à paniquer, mais je tente de ne pas les affoler en agissant en douceur devant eux pour retirer le fil barbelé emprisonnant mes jambes. Enfin, je me libère et me relève gentiment sans faire d'histoire, je ne veux surtout pas me faire tuer. J'affiche un air innocent pour les tromper, quand deux secondes plus tard, je leur donne un coup de pied par surprise à la tête en tournant sur moi-même . Je les vois voler quelques mètres plus loin, et repars en fuite par la gauche. Le sac que je porte toujours me ralentit, mais je ne peux pas abandonner la course. Je suis brusquement stoppé par un gendarme surgi devant moi. Il attrape mes épaules et me met à terre. Sa force est si extraordinaire qu'elle dépasse celle de l'ancien chef des forces de l'ordre. Je suffoque sous sa pression : je dois vite réfléchir. Finalement, je me roule sur le côté, et parviens à le faire tomber. Après m'être relevé, je lui donne un coup de pied derrière pour qu'il tombe sur sa figure. Je repars de plus belle, cette fois-ci, je monte un peu plus ma garde. Je suis content d'enfin sortir de cette forêt, pour y voir plus clair. Je m'immobilise un instant, le temps d'analyser l'environnement. J'entends un glissement sur des rails, et tourne immédiatement la tête en direction du bruit. Un train ! Plus que quelques secondes avant que je le rate. J'accélère à fond puis saute sur la passerelle latérale du train. Je m'agrippe tant bien que mal, étant donné que le train va vite. Je l'ai fait, j'ai échappé à ces clones diaboliques ! A cette pensée je m’assois pour détendre mes muscles. J'espère juste m'enfuir loin, peut-être même quitter ce pays contrôlé par un fou assoiffé de pouvoir ! Et dire qu'à l'époque je lui avais donné de mon ADN sans me douter de ses plans ! Je le soutenais pas seulement parce qu'il avait fait avancer la science, mais aussi parce que c'était mon ami, du moins avant qu'il m'ait maintenu enfermé dans un laboratoire pour avoir de mon ADN à volonté. En effet, il est obligé de prélever de l'ADN pur, sans modification, c'est une question de limite : si les gènes sont trop modifiés, alors des maladies génétiques peuvent venir, parfois même des modifications physiques handicapantes. Mon ADN a été jugé comme le plus adapté pour créer des personnes aux capacités surhumaines… Je viens de me rendre compte que je m'étais assoupi. Mon ventre commence à réclamer. Le train roule toujours, la brise sur mes joues me rafraîchit, le frottement des roues sur les rails me berce. Cela m'offre un moment de répit. Maintenant je réfléchis à la suite : il faut que je longe les frontières pour trouver une faille parmi les tours de contrôle, les gardiens armés et le grillage électrique. Le problème est que je ne sais pas où va le train. Je sursaute au bruit d'explosions loin devant. Je me lève immédiatement, à l'affût, et grimpe sur le toit du train. Un autre bruit retentit, cette fois avec des vibrations. Petit à petit, le train saute de ses rails, ce qui me fait perdre l'équilibre, jusqu'à ce que la dernière explosion me propulse du wagon. Aïe le poignet ! Je me rends compte à terre que j'ai égaré mon sac, avec mes provisions… Rapidement, un gendarme s'écrase à côté de moi, suivi d'un autre plus loin, on dirait qu'il pleut des clones. Tous sont étendus dans l'herbe  avec de jolies égratignures. Les rails non plus n'ont pas été ratés, la ligne est coupée. C'est en voyant deux individus étranges s'approcher avec des pieds de biche entre les mains que je me relève malgré mes blessures et me précipite vers une cachette. Je les ai devancés, donc j'en profite pour me faufiler derrière un buisson assez épais, et ne fais guère de bruit. Je peux voir au travers des branches l'endroit des explosions avec ces clones qui ne se relèvent toujours pas : ils ont été tués. Il y en a qui ont réussi à tuer les êtres les plus craints du pays. J'aperçois le wagon renversé qui grouillait de gendarmes, tous morts également. Ces gens aux pieds de biche n'étaient pas de mauvaises personnes, elles ont juste voulu empêcher le transfert des clones, probablement les derniers d'ailleurs. J'espère que, du coup, je ne suis plus en danger. Je commence à avoir faim. Je ferais mieux de trouver une ville ou un village, étrangement, ce sont les zones les moins surveillées, puisque tout le monde remarquerait si des gens préparent un plan pour se révolter. Je marche dans la plaine sous le soleil éclatant du midi, évitant les bestioles qui se cachent sous les hautes herbes. Cela dure un bon quart d'heure quand je reconnais des toits de maisons. Et là, la motivation me revient : j'accélère le pas en pensant à ce que je vais manger de bon chez des gens. J'arrive et me rends compte que je suis carrément dans une grande ville, pourtant aussi morte qu'un cimetière, enfin, à part quelques personnes que je trouve particulièrement fausses, traînant dans les rues. Elles agissent comme si on les surveille, se parlent avec un langage codé j'ai l'impression. Sur les murs beaucoup d'affiches parlant de sujets divers sont accrochées. « Notre chef tout puissant ne veut que notre bonheur, devenez qui vous êtes destiné à être. », « Économisez le pain : coupez-le en fines tranches. » Je tourne dans une ruelle pour atteindre la grande rue voisine. Il y a énormément de monde qui fait la queue. Les personnes sont de tout âge, et tous ont faim ; je le vois à leurs cernes et leurs joues creuses. Il ont un ticket à la main, et quand j'avance jusqu'au début de la file, j'observe des gendarmes composter leurs tickets avant de leur remettre un sac avec des légumes qui dépassent. Tous attendent leur nourriture, cependant elle reste moindre contre un ticket. Je jette un œil au stand installé à l'extérieur et en effet, il ne reste plus grand-chose sur les étagères malgré le monde qu'il reste. Cette façon de se procurer de la nourriture m'est nouvelle, à la campagne on se débrouille avec nos champs et nos animaux et en général nos portions sont plus généreuses. Je remarque que devant chaque boutique il y a une grille qui porte des journaux, avec en première page notre cher directeur et son slogan légendaire « Je vous promets le meilleur avenir dans le pays le plus puissant du monde ». Je m'approche d'un appartement en particulier, une odeur de soupe se dégage de là. Peut-être pourrais-je profiter de la générosité des propriétaires : on partagerait un repas ensemble. Je rassemble mon courage et rentre dans l'immeuble pour faire du porte à porte. Lorsque je frappe à  la première, un couple de jeunes m'ouvre. Je m'apprête à leur expliquer ce qui m'arrive quand ils se montrent d'un coup hostiles. - Ne pensez pas que vous pouvez faire tout ce que vous voulez car vous êtes plus forts ! me hurla la femme. - Mais non je ne suis pas… Et voilà qu'ils m'ont claqué la porte au nez. Je soupire un coup ; la tâche de trouver un repas ne va pas être facile. Je recommence une bonne dizaine de fois, d'étage en étage, recevant parfois des menaces de dénonciation. Ils n'ont jamais eu affaire aux gendarmes eux ! Enfin je frappe à la porte de la chance, puisque cette fois, non seulement j'ai pu m'expliquer, mais en plus, on me laisse entrer, certes avec de la méfiance, mais je pourrai enfin manger. Il s'agit d'une vieille dame seule qui semble avoir peur de moi. Le repas se déroule dans le silence, à tel point que la seule fois où je parle c'est pour remercier la dame, alors qu'elle répond que ce n'est rien. Puis après on n'entend que les cuillères se cogner à nos dents. Cela me laisse le temps d'observer la pièce : je ne vois aucun objet de valeur, sauf les boucles d'oreille en or incrusté de saphir de la vieille dame. En revanche, je remarque des rectangles de poussière sur les murs, qui témoignent de l'ancienne présence de tableaux. Qu'a-t-il pu lui arriver pour avoir à se débarrasser des trésors de sa maison ? A la fin, sans insister, je quitte le logement. Je traverse le palier de la porte, mais à peine je pose le deuxième pied dehors que quelqu’un m'agrippe le bras et me tire violemment. J'ai senti ma tête s'enfiler dans un sac en tissu, pour qu'ensuite je sente quelqu'un me tirer, au point que je perde l'équilibre. Tout ce que j'entends ce sont des talons se posant sur le sol. Enfin on s'arrête, on m'assoit avant de me retirer le sac. Je suis ébloui par la lumière blafarde d'une simple ampoule au plafond. Une odeur d'humidité règne car la pièce est entièrement fermée, jusqu'aux fenêtres barricadées de planches de bois. Autour de moi se tiennent cinq hommes en cercle. Je les scrute : mes craintes sont apaisées, ce ne sont pas les gendarmes. Par contre, eux non plus n'ont pas l'air amicaux. Je commence à parler aisément : « - Vous savez, je ne suis pas de la SNAD… - Merci nous le savons déjà, réplique immédiatement un des hommes. -Mais alors pourquoi m'avoir… Un autre homme s'avance vers moi et rapproche sa tête de la mienne. - Tout est de votre faute. Vous êtes l'origine de tous les problèmes du pays. Notre patrie a été réduite en poussière depuis la naissance des esclaves du dictateur, c'est vous qui l'avez aidé à mettre son projet en route. Je perds vite mon calme, donc je tente de me défendre avant que les choses prennent une mauvaise tournure : - Je n'étais pas au courant de ses intentions, je vous le jure ! Je l'ai aidé à aller au bout de la science, car je croyais en lui. En tout cas son plan de prise de pouvoir avait été tenu  secret et j'étais exclu de la confidence. Après un moment de blanc, un troisième homme se manifeste : - Nous vous connaissons, monsieur le grand chef des forces de l'ordre. Il paraît que vous aimez que tout travail soit mérité. En conséquence, tout ce qui va vous arriver, vous le méritez. Vous avez cru en un homme sans raison qui vous traite comme rien ; et bien il serait temps de vous rencontrer à nouveau. -Ne me prenez pas pour quelqu'un qui soutient le dictateur ! Je suis totalement contre lui désormais. -Bien courageux de votre part, monsieur. Nous aussi, nous nous battons contre le dictateur : nous avons incendié les tours de contrôle, ce qui a permis à beaucoup de s'échapper du territoire. Le cambriolage de la zone de distribution pour nourrir des familles en manque de tickets, c'est nous aussi. -Mais pourquoi me dire tout cela… ? -Les gendarmes nous ont surpris et démasqués. Mais il nous ont montré un contrat nous donnant la possibilité de vivre : leur ramener la personne la plus recherchée du pays. » J'ai oublié qu'ils m'ont ligoté ; si j'avais su, je me serais libéré facilement. Ils en profitent alors pour m'attraper, me retirer de ma chaise et me conduire de force à la porte, là où les gendarmes m'attendent. Les hommes me remettent aussitôt entre leurs mains. Une fois cela fait, sans attendre, un des gendarmes pointe son pistolet sur un homme, tire. Il le fait pour chacun d'eux plus rapidement qu'un éclair, et je suis là, horrifié par la scène devant moi. Pourtant, aucun clone n'exprime de dégoût. Ils ne ressentent donc rien. Ils ne perdent pas de temps à repartir, quitte à laisser les corps sur des flaques de sang s’oxyder sur le sol.  Nous descendons des escaliers, sortons de l’habitation et passons dans les rues de la ville ; nous sommes le centre d’attention des piétons qui nous regardent comme s’ils observaient n’importe quoi sauf des humains. Enfin nous atteignons la voiture des forces de l’ordre, jusque là, je me m’étais pas demandé si les gendarmes pouvaient se téléporter. Sans prévenir, ni même que je bouge, un clone me pose un chiffon sur ma bouche et mon nez, qui a une odeur de sucré. J         e suis étourdi en voyant tout flou quand le noir surgit. Je rouvre les yeux, secoué par la voiture. Très vite, je regarde par la vitre pour voir où nous roulons. De mon côté, un bâtiment colossal se dresse sous un ciel un peu plus gris. Les remparts qui contournent cet endroit sont de base très hauts, avec des fils barbelés posés dessus, alors que derrière eux un château de briques se montre encore plus énorme. Au dessus de l’antenne de la plus grande tour du château tournoie une tornade qui semble provenir de cette antenne. Toutes ces constructions ne sont que des briques grises, jusqu’aux portes en fer. Je déglutis: je suis de retour à ma prison. La voiture contourne la zone avant de se garer devant un grand portail à l’arrière. Nous descendons et marchons tout droit. Ça y est, nous voilà dans ce fameux lieu. Nous traversons une grande cour, nous devons parfois nous arrêter pour laisser passer des rangées de gendarmes, marchant au même rythme, parfaitement alignés les uns avec les autres, comme les militaires lors de parades à l’époque de ma carrière. D’autres fois, j’aperçois des petits garçons moins disciplinés courir pour jouer au loup, sûrement. Je me vois dans ces enfants, j’adorais également ce jeu. Leur bouille aussi ressemble à la mienne dans mon enfance. Ils portent un uniforme bleu marine. L'un d’entre eux s’arrête et plonge son regard dans le mien, là où je ne vois qu’innocence ; ses grands yeux brillent de curiosité et d’envie de jouer. Ce bref instant a été interrompu par une dame qui appelle les enfants à se mettre en rang. Ils s’exécutent difficilement, ils sont encore agités et crient d’excitation. J’observe de loin une scène qui paraît si banale mais qui me fascine. Ils sont devant un bâtiment avec un panneau écrit « école ». Nous progressons dans notre direction, je vois donc défiler des fenêtres avec au travers des salles de classe pour différents niveaux. Des élèves clones d'une douzaine d'années sont assis à des bureaux comme dans n'importe quelle école. Je tords un peu plus le cou pour voir qui leur enseigne de telles choses. Ça n'est qu'une institutrice fine et jeune devant un tableau noir, dessus il est écrit « Comment faire régner l'ordre dans notre pays ». Hélas je n'ai pas le temps d'observer plus cette salle, la salle d'à côté apparaît déjà à son tour. Cette fois des élèves plus âgés chantent un hymne que je ne connais pas mais qui ne parle que du dictateur en bien d'après ce que je crois entendre, puisque la fenêtre est ouverte. Soudain un bâtiment me coupe la vue de cette école, je tourne donc la tête de l'autre côté. Encore du gris, mais recouvert d'affiches de propagande du « chef suprême ». Encore davantage qu'en ville. Cet endroit est un vrai village à gendarmes, là d'où ils ne sortent peut-être jamais avant le début de leur service. Je tourne la tête dans tous les sens pour remarquer un centre d'entraînement, une cafétéria, des dortoirs… mais pas de cour de jeux ou quelque chose pour s'amuser. Je frissonne lorsque nous arrivons à la prison où j'ai été enfermé toutes ces années en tant que distributeur de gènes à volonté. Mais nous ne faisons que contourner la cage, juste le temps pour moi de reconnaître mon lit de paille, ma gamelle et ma table à médicaments ; jamais je ne devais transmettre de virus pour mes enfants. Derrière ma cellule se trouve l'ancien laboratoire réduit en cendres. Nous slalomons entre les débris de pierre et de fer rouillé répartis sur le gravier. Je repense à cette explosion dans le laboratoire, cette salle de conception de nouveaux clones avant qu'ils ne soient plantés dans des utérus de femmes prisonnières dans la zone. Je venais de me libérer de ma cage, alors, avant de partir pour de bon, je voulus quand même avoir le plaisir de détruire les futurs embryons et les machines permettant de modifier les gènes. Je m'étais donc emparé d'une solution au hasard et je l'avais mélangée avec une autre après m'être servi dans le placard. Puis j'avais placé le mélange sur un feu et j'étais parti. J'ai les pieds en feu, cela fait trop longtemps que nous marchons, et jamais je ne peux m'attendre à recevoir des explications de la part des clones. Nous dépassons la plus gigantesque tour de la zone. Je lève la tête et sursaute aux flash d'éclairs qui surgissent au-dessus de nous. J'avoue qu'elle a l'air menaçante, ce qui attire d'autant plus ma curiosité. L'empoigne des gendarmes me coupe la circulation sanguine ; cette fois c'en est de trop. Je m'arrête net et me penche en avant en reculant puis parviens à m’arracher de leur emprise, je me précipite donc vers une cachette. Pour cela j'enquille entre les bâtiments, parcourant les ruelles les plus sombres. Enfin je vois une porte et rentre aussitôt à l'intérieur. Je suis dans un couloir sombre où chacune de mes inspirations résonne. L’autre extrémité de ce couloir est plus lumineux, de quoi m’y aventurer. Arrivé au bout, soit je peux aller à gauche, soit à droite. Toujours avec un pas de chat, j’opte pour la gauche. Je passe devant une porte et y colle l’oreille : pas de bruit. Je l’ouvre alors avec délicatesse, et à ma grande surprise, je découvre que la salle est remplie d’élèves clones, assis sagement à leur bureau, qui maintenant me dévisage avec curiosité. Pendant un instant je ne sors pas de mots de ma bouche, mais c’est seulement quand j’entends l’institutrice m’implorer de ne pas lui faire du mal que je remarque sa présence. Je tente vainement de m’expliquer, puisqu’elle est en plein dans ses pleurs tant elle est persuadée de vivre un cauchemar : cette femme est très émotive. - MADAME, ARRÊTEZ ! J’aurais préféré lui montrer que je ne lui veux pas de mal plutôt que de la couper brutalement. Au moins j’y gagne le silence, puis je reprends : - Premièrement, je ne suis pas un gendarme. Deuxièmement je suis ici pour… Lorsque je fais le tour de la classe de mon regard que je réalise que ces enfants sont tout ce qu’il y a de plus beau dans la salle. - ...pour vous sauver. L’institutrice a l’air perplexe, de toute façon les enfants m’intéressent davantage. Je me tourne vers eux pour vérifier quelque chose. - Me comprenez-vous quand je parle ? Tous les élèves hochent la tête. Je m’avance vers un élève au hasard et lui demande son nom. En guise de réponse il me montre son avant-bras, avec inscrit dessus une série de numéros. -  C’est ça ton prénom ? - Oui il est écrit pour ne pas que je l’oublie. Mes yeux brillent en entendant cette voix d’enfant, inconsciemment un sourire se dessine sur mon visage. J’ai à peine le temps de réaliser. - Et vous, comment vous appelez-vous ? Je ne sais d’où cette voix provient, tellement qu’elle ressemble à la première. Je réponds donc à tous mon nom, ce qui déclenche une série de questions. Pourquoi n’avez-vous pas le même nom que nous ? Je viens d’un endroit différent du vôtre. Vous venez réellement du monde extérieur ? Si vous parlez d’en dehors de la zone, alors oui. Est-ce que ce monde est aussi hostile qu’on nous le dit ? Et bien ce n’est pas le meilleur endroit pour avoir une belle vie, mais nous, habitants de cette nation nous serrons les coudes pour survivre, parfois nous donnons un peu de notre ration aux autres. D’autres se battent pour nous rendre ce que le dictateur nous a pris. Le chef suprême nous donne tout à nous, vous nous dîtes des bêtises. Si au moins vous aviez la chance de sortir de cet endroit, vous vous rendrez compte par vous-même. Cette fascination qu’ils ont pour moi est réciproque, j’ai l’impression de parler à mes propres enfants, ou du moins ceux que j’aurais élevés moi-même. Il y a encore un espoir pour qu’ils ne deviennent pas ces robots de gendarmes, leur innocence doit être préservée. Je me relève et les incite, y compris l’institutrice, à partir. Les réactions sont contrastées : d’un côté les enfants ayant le goût de l’aventure veulent explorer le monde extérieur, d’un autre, la dame refuse catégoriquement de peur à ce que le dictateur pourrait faire à sa famille. Il l’avait précédemment prise en otage pour forcer la dame à enseigner aux élèves clones les « vraies valeurs ». Je pars alors dans une tirade pour leur donner courage, une tirade si bien construite qui pourtant ne reçoit aucun commentaire. Au contraire, les visages se figent et tous ont l’air de voir un fantôme à ma place. Soudain j’entends quelqu’un recharger une arme à feu derrière moi. Je n’ose me retourner, bien que je ne trouve pas d’autre solution. Les enfants s’exclament : - Non, ne lui tirez pas dessus ! - S’il-vous-plaît, c’est notre ami ! - Oui ! - Il peut nous aider ! L’institutrice, elle, reste silencieuse, elle se contente de me lancer un regard désolé. Enfin je me retourne et lève les bras en signe de capitulation envers le gendarme avant qu’il ne redescende son arme et m’agrippe le bras pour me faire sortir de l’école. Nous nous déplaçons lentement, le temps de lancer un dernier regard de regret à ces pures créatures. Nous sortons de l’école après avoir traversé le couloir sombre. Même pas je n’espère pouvoir échanger quelques mots avec le gendarme pour le convaincre de me lâcher. Je ne sais pas ce que je vais faire, bien qu’au bout d’un moment il sera trop tard pour réagir. Subitement je perçois un coup de feu si près de moi. Par réflexe je me baisse en me bouchant les oreilles et ferme les yeux en les plissant au plus, terrorisé par ce coup. Je souhaite ne pas être touché. Une voix enfantine m’écarte de la réalité et me rassure. - Monsieur ! Reconnaissant la voix, je relève la tête et ouvre les yeux. Je vois un des élèves de tout à l’heure qui tient un fusil baissé, la fumée sort encore de la bouche. A ce moment je cherche le gendarme à mes côtés pour le découvrir par terre avec un trou dans la tête. Mes yeux s’humidifient ; j’ai bien conscience que cet enfant a tué un des siens pour m’aider, mais ce geste est si… incompatible avec l’image que j’ai des enfants. Je me demande où ils peuvent cacher toutes ces armes. «  - Et maintenant, me promettez-vous que nous allons explorer le monde extérieur ? me demande-t-il. Je plante mon regard dans le sien. - Je te le promets. » A ces mots l’institutrice du jeune garçon surgit de l’école, défigurée par l’inquiétude. Au même moment, un gendarme armé accourt. Il se jette sur le garçon qui se met à gémir tant il est coincé sous le poids de l’homme, au point de le supplier en sanglots. Je suis comme la dame : je n’ose rien faire. Finalement le gendarme arrête les cris de l’enfant en lui tirant dans la tête. Des larmes coulent le long de mes joues, tandis que la dame, pas enchantée non plus, rentre impérativement dans l’école. Je ne dois pas pleurer pour l’enfant ; le gendarme est déjà en train de se relever en laissant sa victime giser sur le goudron, et ce sera moi la prochaine. Je prends ma course  sans m’arrêter, même dans la cour principale au beau milieu de rangées de gendarmes qui marchent en parrallèle. En voilà qui s’échappent de leur file pour me pourchasser. Je suis déjà loin, seulement les clones sont très rapides et ne vont pas tarder à me rattraper. Le premier refuge que je trouve est la fameuse grande tour terrifiante au centre de la cour. Je prie pour que les portes s’ouvrent. Illico j’arrive, j’ouvre les portes de toutes mes forces, je rentre puis je m’enferme. Malheureusement, les portes ne sont pas fermées à temps, les gendarmes m’auront. Pourtant je les regarde courir vers moi mais ils s’arrêtent net juste devant le portes, comme si un mur invisible les empêche de m’approcher. J’ai beau reculer, ils ne bougent pas. Je ne sais pas ce qui les retient, en tout cas je m’estime chanceux d’être vivant. Si cette tour a vraiment quelque chose de spécial, autant aller l’explorer. Bien que l'extérieur ne donne pas envie, l'intérieur en revanche me fait fantasmer. Les murs sont tapissés d'or et de cuivre, tout le long se tiennent des statues représentant le dictateur sous diverses positions, sous diverses actions, en train de donner du chocolat à un enfant ou encore représenté géant debout sur le globe terrestre, levant les bras. Ces statues brillent de mille feux avec leurs sequins. Pour traverser le hall, je marche sur un tapis de velours bleu marine. Il y a des portes sur les côtés, ornées de l'écusson du dictateur, celui également sur les uniformes des gendarmes. Sans réfléchir, je franchis celle au bout du couloir, et atterris dans la salle des escaliers. Je lève les yeux qui s'agrandissent en me rendant compte de la hauteur des escaliers, je n'en vois même pas le bout. Je prends mon courage à demain et je grimpe. J'arrive déjà à une première porte où est indiquée la salle de sécurité. Je ne peux résister d'y pénétrer. Je suis bien déçu de ne pas retrouver cette décoration de luxe, néanmoins il doit y avoir des découvertes intéressantes. Je longe les murs, explore le moindre recoin, jusqu'à trouver une boîte accrochée au mur contenant des « Pusses anti-intrus », fort tentante. La boîte étant verrouillée, j'y vais par la force, je donne donc un coup de poing sur la serrure pour la casser, et cela a égratigné ma main. Mais cela a fonctionné, et je m'empresse de saisir un échantillon à l’intérieur, accompagné d'une seringue. Au font de la boîte est écrite une notice. Il faut injecter les puces électriques avec la seringue directement dans les veines d'un individu. Ces puces électrocutent la personne contenant les puces lorsque cette dernière franchit des lignes de fil activant la puce. Je prépare alors la seringue dont je protège l'aiguille et la fourre directement dans ma poche. Je sors en vitesse de la salle et regagne les escaliers. Cette fois-ci je cours, mais je suis vite stoppé par une voix qui résonne dans la tour. « Mon fidèle, quelle joie de te retrouver parmi nous ! ». Je cherche désespérément d'où cela peut provenir, quand la personne recommence à parler. «  Si tu tiens vraiment à me voir, rendez-vous au dernier étage . » En plus, elle peut me voir ! Peut-être peut-elle aussi lire dans mes pensées. En tout cas elle a l'air de beaucoup s'amuser de mon trouble. « Ton vieil ami t'attend...il sera toujours auprès de toi. Haha !» Cet ami n'est pas si grand et si valeureux que ce qu’il veut montrer. L'adrénaline, de la crainte mélangée avec de la fureur, m'encourage à atteindre le sommet pour affronter le démon. Finalement les escaliers s'arrêtent avant le ciel ; malgré tout, je suis épuisé. Je reprends mon souffle et attrape la poignée de la porte. Je surgis violemment dans la dernière pièce. C'est un bureau, certainement celui du dictateur, le régnant, le tout-puissant, le chef suprême. Son bureau traduit parfaitement son égocentrisme, par ces portraits de lui plus grands que la population, regardant le ciel, ou alors par son écusson affiché de partout, autour de son bureau imposant, là où il dirige le pays afin qu'il se soumette au plus puissant. D'ailleurs, ce dernier se trouve devant la fenêtre, tout au bout de la pièce. Il est à contre-jour, son costume noir accentue la vision du mal en lui. Il m'entend et se retourne, la moitié de son visage assombri par le manque de lumière dans la pièce, l'autre éclairée par les flashs d'éclair, suivis de retentissements d'orage à chacun de ses pas. Il s'avance vers moi avec une telle sûreté. « - Te revoilà enfin, mon ami. Puis un silence et il reprend : - Ce que tu as fait dans mon laboratoire m'a déplu, fortement, si tu savais. Je me montre le plus affirmé possible et réponds calmement : - Je voulais simplement éviter à ces futurs gendarmes une vie misérable éloignés de la société. Ils ne soient que de vulgaires esclaves soit disant servant la justice. Mais là il s'adoucit. - Mes clones sont heureux, ils sont loin d'être des prisonniers ; il ont juste un foyer un peu à part du reste de la population afin qu… - Afin qu'ils ne sachent jamais ce qu'est l'humanité, qu'ils ne puissent pas se faire leur propre opinion de la vie des gens depuis votre règne, pour qu'ils ne ressentent jamais la moindre culpabilité en tuant un être humain, peut-être même qu'ils se fichent que l'un d'entre eux le soit. En remarquant son silence, je poursuis sur ma lancée. - Par ailleurs ont-ils déjà vu votre visage ? J'ai trouvé étrange que votre bureau leur soit inaccessible Je comprends tout de même que vous vouliez garder une certaine pudeur, au point qu'ils ne sachent jamais la vérité sur qui est réellement leur protecteur, qu'il est loin d'être divin. Son sourire s'agrandit, exhibant ses canines. - Ils savent qui je suis, dit-il fermement. Je savais juste que tu n'allais pas rester sans agir. Ce sont des êtres humains qui pourraient aussi se révolter. Tu aurais pu les convaincre de se révolter contre moi. Je veux simplement prendre de simples précautions : il y a des fils électriques sous terre, entourant ma tour. De ce fait, s'ils passent au dessus de ces fils, ils sont électrocutés. Il n'a pas besoin de m'expliquer ce système de sécurité, je suis déjà au courant des puces. Puis il termine : - Il n'y a aucun moyen de désactiver le système. Il a alors réellement prévu une éventuelle révolte des clones. Une chose est sûre : il a peur d'eux. Finalement, peut-être qu'ils ne sont pas aussi naïfs quand on essaie de leur faire gober des principes. Je regarde dans le vide quand je vois surgir une silhouette noire dans mon champ de vision ; le dictateur est planté devant moi, toujours avec ce sourire carnassier. - Te remettre dans ta cage ne servirait à rien… Es-tu certain d'avoir cette confrontation, avec moi? » Je hausse les épaules. Là il dégaine un couteau de sa poche qu'il pointe sur mon cou. Au fur et à mesure que je recule, il s'avance encore plus, et quand j'atteins le mur, je ne peux que m'accroupir ; il en est satisfait. En se mettant à ma hauteur, il annonce : - Tu oublies un détail : tu n'es plus le vaillant chef justicier que tu étais dans le temps. Lui en revanche oublie aussi un détail. Il admire mon expression de peur que j'essaie le plus possible d'accentuer pour qu'il ne lâche pas mon visage du regard. C'est là que je sors la seringue de ma poche, la manipule d'une seule main pour enlever la protection de celle-ci et la lui plante dans le cou. J'appuie de toutes mes forces pour faire rentrer la puce le plus vite possible, pendant qu'il émet un cri douleur. Après la piqûre il lâche le couteau que je m'empresse de reprendre : cette fois à mon tour d'avoir l'avantage. Mais il reprend ses esprits et fonce vers moi. Je sors en vitesse de son bureau, descends les escaliers aussi vite que possible, le dictateur à mes trousses. Puis  je saute par dessus la rambarde au premier étage et me rue vers la porte d'entrée. Mais au dernier moment, ne le voyant toujours pas apparaître je me rue derrière les escaliers et attends sa venue. Enfin il ne se trouve qu’à quelques mètres de la limite de sa tour. Je file baissé en direction du méchant et le ceinture par derrière pour le pousser jusqu’à la limite. Il n’a pas le temps de réagir. Je l’ai déjà balancé au dessus du fil électrique. Instantanément, il est pris par un courant électrique révélant des mini éclairs qui lui parcourent le corps. Il tombe à terre sans cesser d’être secoué. J’en conclus qu’il a succombé. C’est la première fois que je tue quelqu’un. Étrangement, je ressens de l’excitation, ce qui m’effraie. Néanmoins j’ai commencé le travail, alors je dois l’achever : je vais rendre à ce pays sa grandeur d’antan. Je me munie d’un balai et écarte le dictateur de la limite, puis les électrocutions cessent. Ce corps est parfait en exhibition pour les clones. De mon côté je remonte jusqu’au bureau. Je savoure mon entrée dans la pièce, je respire l’air qui l’envahit, j’effleure du bout des doigts les murs, les tableaux, les statues, le bureau. Je suis ébloui par le rayon de soleil qui perce les vitres. J’inspecte une dernière fois la propriété qui sera désormais mienne : je me débarrasserai des portraits de mon vieil ami ainsi que de tout ce luxe le représentant. Je repère le micro posé sur un pied à côté d’un bouton bleu sur la droite du bureau. Je m’en approche lentement afin de profiter de cet instant tant inespéré. Je prends place dans le grand fauteuil devant table, saisis le micro, et avec mon doigt, appuie sur le bouton bleu. Un petit voyant rouge clignote, je décide de me lancer. « Mes chers fils, j’ai le plaisir de vous annoncer que l’ère de corruption dans laquelle nous vivions est révolue. Je sais que dans le fond, vous avez une conscience: n’ayez pas peur de vous en servir... » Aussitôt j’entends un brouhaha à l’extérieur, et en jetant un œil par la fenêtre, je vois cette foule de gendarmes mais aussi d’enfants ainsi que d’instituteurs s’agglutiner au pied de la tour. «  Je sais ce dont vous êtes capables, aussi bien par vos capacités que par vos sentiments. » Je dois tous les regarder quand je parle, pour montrer cette proximité que j’ai avec eux. «  Vous êtes destinés à aider ? Alors commencez par venir en aide aux habitants de ce pays, ceux qui vous ont craints à cause de l’image que vous leur donniez à l’époque. Je vous offre la possibilité d’être libres, de vivre comme des humains. Alors comportez-vous de la sorte. Partez, tous ! Je veux que vous soyez les personnes les plus heureuses de la Terre. Qu’est ce qu’un père ne ferait pas pour ses fils ? »    Je suis si heureux pour cette famille, et cette fois, c’est ma famille biologique, celle que j’ai engendrée. Nous nous contemplons de loin, pourtant ils me paraissent si proches. Cette complicité fait que, sans  nous quitter des yeux, nos larmes coulent le long de nos joues. Tous les clones sans exception pleurent. Je leur adresse un dernier sourire avant qu’ils ne franchissent les limites de cette zone, et tous, main dans la main, marchent vers l’horizon : ils sont officiellement dans le monde extérieur. Quant à moi, je les observe depuis le sommet de la tour.

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